Après avoir exploré la manière dont Renault Group conjugue haute technologie et production à grande échelle (à lire ici), notre série consacrée aux savoir-faire du Groupe se poursuit avec le Design-to-Cost. Derrière cette expression se cache une mécanique collective essentielle : concevoir des véhicules attractifs, innovants et rentables dès l’amont du projet. Un exercice d’équilibriste mené main dans la main par les directions de l’Ingénierie, des Achats et du Costing.
« Le point de départ, ce n’est pas ce que cela coûte… mais ce que cela devra coûter »
Dans l’automobile, tout commence par une équation exigeante et subtile : un futur véhicule doit séduire des clients, respecter l’ADN de la marque, intégrer les bonnes technologies… tout en étant rentable. Et dans une industrie où la compétition est féroce, attendre la fin du développement pour intégrer tous ces paramètres, c'est déjà trop tard !
C’est précisément l’enjeu du Design-to-Cost.
« Le Design-to-Cost est un processus qui vise à optimiser les coûts de développement et de production d’un véhicule et de ses composants, dès les premières phases de conception et tout au long du projet. Il s’agit de s’assurer que les choix techniques, produit et process permettent d’atteindre la meilleure équation entre prestation, qualité et coût, dans le respect de la cible budgétaire fixée par le business plan ».
Cette cible, c’est l’« étoile polaire » du développement. Elle mobilise l’ensemble des leviers que sont les choix techniques, la conception des pièces et les stratégies d’industrialisation pour respecter l’enveloppe économique, et bien sûr la valeur pour le client.
Chez Renault Group, la démarche Design-to-Cost commence très tôt, avant même qu’un premier prototype ait vu le jour. Avant-projets, études de marché, positionnement produit, attentes clients, niveau de prestation, concurrence, objectifs de rentabilité… Tous ces facteurs alimentent une trajectoire technique et économique claire.
« Le point de départ n’est pas ce que cela coûte mais ce que cela devra coûter », insiste Patrick Faitout. La cible budgétaire est déclinée à tous les périmètres (plateforme, moteur, etc.), composants et pièces du véhicule. Une véritable mécanique de précision pour garantir la meilleure performance.
« Quand on parle de performance, on ne parle pas uniquement de performance économique. Il s’agit aussi de qualité, de prestations, de délais ».
Concrètement, les équipes explorent plusieurs pistes, comparent différentes options et mesurent leur impact sur l’équilibre économique du projet. Le design, par exemple, n’est pas seulement une affaire de style : certaines décisions peuvent faire varier significativement les coûts. C’est le cas, par exemple, des signatures lumineuses : selon leur architecture ou leur niveau de sophistication, leur impact budgétaire peut être important. En éclairant ces enjeux très tôt, les équipes orientent les décisions vers des solutions à la fois attractives pour le client et cohérentes avec les objectifs technico-économiques du véhicule.
C’est ainsi que certaines innovations deviennent possibles, justement parce que les équipes identifient les bons leviers technico-économiques. Sur un véhicule électrique, par exemple, quelques kilomètres d’autonomie supplémentaires ou quelques minutes gagnées à la recharge peuvent représenter plusieurs centaines d’euros d’écart. Le Design-to-Cost permet alors d’arbitrer plus finement : investir davantage sur une technologie perçue comme essentielle par le client, simplifier ailleurs, mutualiser certains composants ou repenser certaines architectures pour préserver l’équilibre global.
« Le Design-to-Cost stimule l’innovation parce qu’il oblige les équipes à trouver ensemble les solutions les plus pertinentes », souligne Patrick Faitout.
Les GSFA : le cœur du réacteur collectif
Chez Renault Group, le Design-to-Cost fonctionne comme un écosystème. Au centre de cette organisation, un dispositif stratégique et assez unique dans l’industrie automobile : les GSFA, pour Groupes stratégie fonctions amont.
« Le GSFA est composé du triptyque ingénierie, achats et costing. Sa mission est d’aller chercher la meilleure performance technico-économique au service du produit », explique Stéphanie Lozachmeur.
Ingénieurs, acheteurs et spécialistes des coûts travaillent collectivement en continu, bien au-delà d’un seul projet véhicule. Ils analysent la concurrence, en particulier les compétiteurs asiatiques, suivent les évolutions technologiques et économiques des marchés, étudient les solutions existantes, évaluent les fournisseurs, définissent des stratégies de composants et construisent des plans d’action communs. Cette coopération, c’est aussi un gain de temps précieux dans un contexte où les cycles de développement sont challengés avec des délais raccourcis à moins de deux ans.
Et plus on intervient tôt, plus le champ des possibles est ouvert car modifier une pièce avant le lancement du projet coûte infiniment moins cher que de la revoir une fois les fournisseurs engagés, les outillages lancés ou les lignes industrielles validées. Raison pour laquelle les équipes du Groupe travaillent en parallèle ou même en co-développement direct avec les fournisseurs.
« Si l’on veut de vraies ruptures, il faut des partenaires capables de travailler avec nous très en amont pour garantir la compétitivité et la résilience attendues ».
Cette collaboration évite aussi un écueil classique : optimiser localement sans voir l’impact global. Un composant moins cher mais plus complexe à assembler ? Une innovation séduisante mais impossible à industrialiser à grande échelle ? Une pièce très performante mais inutilisable sur d’autres véhicules ? Le rôle des GSFA est précisément de trouver les bonnes combinaisons.
Du ‘kaizen’ aux plateformes communes : la chasse intelligente à la complexité
Le Design-to-Cost ne se résume pas à une seule méthode : il se décline en une palette d’approches, allant des choix de conception les plus structurants aux ajustements les plus fins.
Il peut s’agir de ‘kaizen’ : des améliorations progressives et continues qui deviennent significatives à l’échelle des centaines de milliers de véhicules mis sur le marché. Un matériau modifié, un composant simplifié, quelques grammes gagnés, une pièce supprimée, une opération d’assemblage évitée… Dans l’automobile, quelques centimes économisés sur une pièce peuvent représenter des millions d’euros sur toute la durée de vie d’un véhicule.
Mais Renault Group pousse également une autre logique : la transversalité. L’idée ? Concevoir des composants, des modules ou des plateformes communs à plusieurs véhicules et plusieurs marques. « Le Design-to-Cost n’est pas qu’une approche locale projet par projet. C’est aussi une approche plus large de conception transversale », explique Stéphanie Lozachmeur. Cette stratégie permet de réduire la diversité des pièces, d’augmenter les volumes et d’optimiser les coûts d’ingénierie et les investissements industriels associés. C’est dans ce contexte que deux autres acteurs clés interviennent : la direction Cross Car Line qui travaille avec les équipes métiers, Achats et Costing pour définir une stratégie commune de réutilisation des composants et des modules sur plusieurs projets, et la direction Architecture qui conçoit des interfaces et des volumes standards.
Plateforme RGEV Medium 2.0
Plateforme RGEV Medium 2.0
Plateforme RGEV Medium 2.0
« La mutualisation d'un composant sur un grand nombre de véhicules génère des volumes de production significatifs, qui ouvrent à leur tour des marges d'optimisation plus larges, tant sur le plan de la compétitivité que de la résilience », résume Christophe Gaudron.
L’évolution des faces avant techniques (FAT) chez Dacia illustre bien la logique de conception Design-to-Cost.
Une face avant technique de véhicule automobile est une pièce qui est destinée à être installée à l'avant du véhicule, en général directement sur la caisse, pour supporter à la fois les projecteurs, le système d’accrochage de sécurité du capot, éventuellement la calandre, ainsi que d'autres organes du véhicule comme un radiateur. Ces fonctions nécessitent que la face avant technique présente une bonne rigidité d'ensemble et soit particulièrement résistante dans sa région reliant le point d’accrochage du capot à la caisse.
Historiquement, les véhicules du Groupe utilisaient de grandes structures plastiques complexes pour assurer un haut niveau de qualité géométrique et de précision d’assemblage. Dacia a tout d’abord adopté une approche plus frugale, reposant sur des structures en tôle, davantage ‘alignées’ avec le positionnement accessible de la marque. Puis, avec l’évolution des exigences réglementaires, clients et produits, une solution intermédiaire a émergé : une architecture mixte combinant des éléments en tôle pour la rigidité et des composants plastiques pour l’intégration des fonctions et l’optimisation industrielle.
FAT plastique à cadre – Clio
FAT tôle assemblée – Sandero
FAT poutre supérieure en plastique – Duster
Même logique pour les plateformes communes, les architectures ou certains modules techniques : plus les équipes conçoivent des solutions transversales, plus elles gagnent en performance.
« Le Design-to-Cost, c’est un avantage compétitif clé », conclut Patrick Faitout.
Le Design-to-Cost n’est pas une approche nouvelle chez Renault Group. Des véhicules comme Logan, un produit au prix de revient et au prix de vente en rupture, Kwid dont le coût d’investissement a été divisé par trois, ou même la première Twingo, innovante par sa simplicité, en étaient déjà des illustrations fortes : remise en cause des standards, innovation frugale, sourcing local, réutilisation intelligente de composants éprouvés...
Mais aujourd’hui, c’est un incontournable. « Dans une industrie automobile extrêmement concurrentielle, marquée par une accélération spectaculaire des technologies, il ne suffit plus de s’appuyer sur ses acquis », confirme Stéphanie Lozachmeur. « Il faut observer en permanence le marché, maintenir une veille technologique active et se remettre continuellement en question pour rester à la pointe de la performance ».
Ce contexte impose à la fois une démarche de progrès continu et la capacité à provoquer, lorsque c’est nécessaire, des ruptures plus profondes. Les ‘petits pas’ du quotidien, ajustements de conception, choix techniques optimisés, capacité à concentrer l’effort là où l’impact sera le plus fort… finissent, à grande échelle, par générer des gains significatifs. Mais l’évolution rapide du secteur exige aussi de savoir repenser certaines approches de façon plus radicale. Dans les deux cas, le Design-to-Cost joue un rôle clé : il permet à Renault Group d’innover de manière pragmatique et de concevoir des véhicules performants, au juste niveau, en phase avec les attentes des clients.
Glossaire
GSFA (Groupe stratégie fonctions amont)
Un GSFA est un groupe de travail transversal réunissant les équipes Ingénierie, Achats et Costing autour d’un même objectif : trouver la meilleure performance technico-économique pour les véhicules et leurs composants.
Kaizen
Le terme Kaizen est un mot japonais, formé par la réunion de deux mots d’origine chinoise, kai et zen, qui signifient respectivement « amender, réviser, réformer » et « bon ».
La traduction française courante est « amélioration continue ». Le mot Kaizen est couramment utilisé pour décrire les différentes démarches de progrès organisationnel ou technique.
Costing
Le Costing est une fonction chargée d’estimer, analyser et challenger les prix de revient et les couts de développement des véhicules et de leurs composants. Chez Renault Group, ces équipes travaillent sur l’ensemble des technologies, des activités les plus amont, l’analyse concurrence de véhicules chinois par exemple, jusqu’à la vie série. Elles participent activement à l’atteinte des cibles économiques, à travers l’identification des leviers d’optimisation économique et une étroite collaboration avec l’Ingénierie et les Achats pour les mettre en œuvre.
Cross Car Line
La direction Cross Car Line pilote les stratégies de transversalisation entre les différents véhicules et plateformes du Groupe. Son objectif : réutiliser un maximum de composants, modules ou solutions techniques sur plusieurs projets afin de réduire la complexité, optimiser les investissements industriels et améliorer la compétitivité globale.
Architecture
La direction Architecture définit les grands principes de conception des véhicules. Elle joue un rôle clé dans le Design-to-Cost en permettant aux équipes d’anticiper les futures réutilisations de composants et de concevoir des véhicules plus facilement industrialisables et transversalisables.
FAQ
01
Qu’est-ce que le Design-to-Cost ?
02
Quelle différence entre réduction des coûts et Design-to-Cost ?
03
Quels métiers participent à la démarche Design-to-Cost chez Renault Group ?
04
Comment le Design-to-Cost favorise-t-il l’innovation ?
Le Design-to-Cost est une démarche de conception qui consiste à définir un coût cible dès l’amont d’un projet, puis à orienter les choix techniques, industriels et achats pour atteindre le meilleur équilibre entre valeur client, qualité, performance et rentabilité.
La réduction des coûts intervient souvent une fois le produit conçu. Le Design-to-Cost, lui, intègre la question économique dès les premières phases de développement du véhicule. L’objectif n’est pas seulement de « faire moins cher », mais de concevoir plus intelligemment en trouvant le juste niveau de prestation et les meilleures solutions technico-économiques.
Le Design-to-Cost repose sur un travail collectif entre les équipes Ingénierie, Achats et Costing, réunies notamment au sein des GSFA (Groupes stratégie fonctions amont). Les fournisseurs sont également associés très tôt dans certaines phases de co-développement.
Le Design-to-Cost aide les équipes à concentrer les investissements sur les technologies qui apportent le plus de valeur aux clients. En simplifiant certains composants, en mutualisant des modules ou en optimisant les architectures, il devient possible d’intégrer des innovations tout en préservant l’équilibre économique du véhicule.